L’enfer du commissaire Ricciardi
Le style d’écriture de Maurizio De Giovanni suscite l’intérêt et captive l’attention, avant même de s’attarder à l’intrigue. C’est le trait marquant du roman policier L’enfer du commissaire Ricciardi. Outre la structure magistrale du récit, les portraits des personnages sont saisissants et les scènes dramatiques sont relatées d’une façon émouvante, bouleversante, pathétique.
Aperçu
L’auteur italien confie son récit romanesque à un narrateur anonyme et omniscient.
Le polar compte 71 chapitres non titrés. Voici un aperçu des cinq premiers que j’intitule ainsi : La chute du professeur, Au môle de l’Immacolatella, Un cœur brisé, La vraie chaleur, Luigi Alfredo Ricciardi. Bien sûr, sans parler de l’intrigue policière.
[ 1 ] – La chute du professeur
«Le professeur tombe.»
Cette phrase correspond au premier paragraphe de l’incipit. Tel un leitmotiv, elle est reprise plusieurs fois au cours du récit. Comme d’autres romans policiers débutent par un meurtre, on peut présumer que le professeur est victime d’un crime.
Pendant la chute de la victime, qui se déroule a une vitesse vertigineuse, le narrateur décrit les réactions réflexes du corps : les bras qui s’écartent, la respiration instinctive, les yeux qui se ferment et la grimace anticipant l’impact au sol. Ces faits sont accompagnés d’informations circonstancielles : l’été, le soir, le bref corps à corps qui a causé la chute du professeur, l’a défenestré. Il s’agit bien d’un assassinat.
Mais la plus grande partie du chapitre décrit un tableau cérébral fragmentaire imaginé par le narrateur : «Le professeur tombe et, pendant sa chute, ses pensées se brisent en mille petits morceaux, des éclairs de conscience […].» Ces fragments apportent de multiples informations sur la vie du professeur. C’est un conférencier éloquent, un pédiatre n’aimant pas les enfants, un gynécologue-obstétricien, un chirurgien fier de sa personne et de son rang social, riche et prétentieux, bosseur, titulaire d’une chaire de médecine, marié ayant un fils et une maîtresse, et âgé de plus de 50 ans.
Le chapitre compte cinq pages, mais le drame relaté a duré «à peine plus de deux secondes après que les pieds du professeur ont quitté le plancher, vingt-deux mètres plus haut». C’est dire l’habileté et le talent de l’auteur à composer cette narration.
Bilan – On ignore l’identité du professeur, mais on connaît sa personnalité et sa profession, la marque de sa voiture, et le prénom de sa maîtresse logée dans un appartement tout neuf dans un quartier opulent de Naples. De l’assassin, on sait uniquement qu’il est assez fort pour attaquer, empoigner et défenestrer sa victime.
[ 2 ] – Au môle de l’Immacolatella
Sans lien apparent avec le chapitre précédent, le deuxième chapitre se déroule dans le port, au départ d’un paquebot. Dans ce contexte émotif où des gens quittent pour l’Amérique et d’autres les regardent partir, deux enfants conversent sur les motifs des émigrants et sur l’éventualité de leur hypothétique et future émigration. Les portraits de ces enfants, non identifiés, sont saisissants.
«Il avait douze ans mais en affichait bien une centaine dans le regard, les mains noires et abîmées qui apprenaient le métier, le corps maigre et nerveux enveloppé dans une veste usée et maintes fois retournée qui avait appartenu on ne sait plus à qui, on ne sait plus quand. Elle avait onze ans, mais une bonne centaine autour de sa bouche, serrée pour cacher sa fatigue et retenir ses larmes, le nez étroit sur des lèvres fines, les sourcils froncés sur sa détermination à survivre.»
À la fin du chapitre, cette volonté murmurée par la fille : « Je serai heureuse.»
[ 3 ] – Un cœur brisé
Première phrase : «Je serai heureuse, pensa Enrica.»
Une transition astucieuse, mais intrigante. Ce monologue révèle que le récit du chapitre précédent est en abîme, tout en dévoilant, semble-t-il, le prénom de la fille.
Sur le pont d’un bateau, après une peine amoureuse, la jeune femme Enrica se demande si elle a bien fait de fuir la ville de Naples. Les péripéties évoquées dans le chapitre 3 ont trait aux sentiments ressentis envers l’homme dont elle était amoureuse, au cours des derniers mois.
Les autres personnages : les parents d’Enrica; Rosa, tante et gouvernante de l’homme convoité; la femme fréquentée par l’homme convoité; le directeur de l’Institut où Enrica avait obtenu son diplôme pour devenir enseignante.
[ 4 ] – La vraie chaleur
Le récit en crescendo sur la chaleur crée l’atmosphère pesante dans laquelle baigne l’intrigue du roman. Sa rédaction est exemplaire. À titre d’exemple, ces citations discontinues, dont la dernière renvoie au titre du polar :
Une fois l’an, dans cette ville, arrive la chaleur, une vraie chaleur.
La chaleur, la vraie chaleur, ne survient pas à l’improviste.
Le premier jour de chaleur, le soleil fait une apparition redoutée.
Au fur et à mesure que les heures passent, le soleil se fait toujours plus féroce.
La chaleur, la vraie, ne dure pas longtemps et, sauf exception, ces quelques jours arrivent entre le début et le milieu du mois de juillet.
La chaleur, la vraie chaleur, vient de l’enfer.
[ 5 ] – Luigi Alfredo Ricciardi
C’est l’entrée en scène du commissaire. Le début de l’enquête policière.
Référence
De Giovanni, Maurizio. – L’enfer du commissaire Ricciardi. – Traduit de l’italien par Odile Rousseau. – Payot & Rivages, 2020. – 510 p. – (Rivages/Noir, n° 1086). – Bibliothèques de Montréal et BAnQ : DEG Mau en ; De Giovanni D3179e. – [Citations : Chapitre 1, p. 9, 9, 13 ; Chapitre 2, p. 14, 19 ; Chapitre 3, p. 20 ; Chapitre 4, p. 26, 27, 27, 28, 31, 32].
Image
Photo du port de Naples (Wolfgang Moroder, Commons Wikimedia, 30 octobre 2016, CC-BY 2.5)

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