25 juin 2017

Aux origines de la décroissance

La genèse de ce livre collectif est relatée dans la préface, par Cédric Biagini, David Murray et Pierre Thiesset. L’anthologie présente les essais de cinquante penseurs contemporains sur les enjeux existentiels de la décroissance.

L’objectif du livre est simple: montrer en quoi les analyses de ces illustres devanciers peuvent stimuler les réflexions actuelles des partisans de la décroissance, et des autres!

Les penseurs en vedette sont ainsi présentés (exemple):

- un portrait de Michel Freitag illustré par Stéphane Torossian
- années de naissance et de décès (1935-2009)
- auteur de l’essai (Éric Martin)
- citations du penseur (3)
- biographie et idées du penseur commentées par l’essayiste
- bibliographie sommaire.

Seulement deux femmes font partie des cinquante penseurs sélectionnés: Hannah Arendt (1906-1975) et Simone Weil (1909-1943). Le choix des autres penseurs est des plus variés quant à leurs origines géographiques et leurs champs d’activités.

À titre d’exemple, des réflexions de quelques contributeurs tirées d’essais différents:

«L’œuvre par excellence est bien sûr l’œuvre d’art, la plus détachée de la visée utilitaire, la plus personnelle et la plus durable, qui peut survivre même à la société qui l’a produite.» (Annick Stevens dans Hannah Arendt, p. 27)

«L’avoir a remplacé l’être. Le sens de l’avoir est devenu dans nos sociétés modernes, aveuglées par la rapidité avec laquelle elles peuvent produire, le seul et unique sens. L’avoir est l’essence de l’être.» (Jacques Allaire dans Georges Bernanos, p. 34)

«[…] l’engagement dans la simplicité volontaire repose sur une victoire remportée sur soi-même, sur une émancipation à l’égard de ce qui nous encombre et nous aliène, et sur un travail intérieur de chaque jour.» (Frédéric Rognon dans Lanza del Vasco , p. 100)

«Les catastrophes qui pleuvent aujourd’hui sur nous illustrent déjà ce qui attend la nature, les sociétés et la vie lorsqu’on réduit à des choses instrumentalisables, à du combustible pour nourrir la logique du développement et de la croissance sans fin, laquelle ne s’arrêtera pas avant d’avoir fait du monde entier un déchet.» (Éric Martin dans Michel Freitag, p. 118)

«On peut dire qu’au lieu d’avoir un monde où les productions économique et technique sont encadrées par la culture afin de servir la vie, nous avons un monde où le but de l’existence devient l’accumulation infinie de la valeur sans égards aux besoins de la vie, et au détriment de la culture.» (Éric Martin dans Michel Henry, p. 163)

«Les besoins sont ceux imposés par la société de marché qui structure la domination. Derrière la possible amélioration du niveau de vie se cache une compensation qui n’est jamais énoncée: celle du contrôle accru et de plus en plus envahissant de la vie quotidienne.» (Patrick Vassort dans Herbert Marcuse, p. 224-225)

«La guerre contre la pauvreté stérilise les capacités de résistance à la misère dont est souvent riche la pauvreté traditionnelle. En d’autres termes, cette guerre tend à rendre les pauvres plus pauvres que les pauvres. C’est la guerre que livre l’État toutes les fois qu’il prétend attaquer la pauvreté dans ses manifestations les plus impopulaires aux yeux des dominants […].» (Jean Robert dans Majid Rahnema, p. 264)

«À ses yeux, la civilisation occidentale est d’abord une machine. Il ne s’agit pas d’une métaphore d’écrivain. Pour lui, l’occidentalisation du monde correspond à une mécanisation de la vie humaine, et ce processus mortifère, immoral, a une finalité marchande.» (Mohammed Taleb dans Rabindranath Tagore, p. 289)

Les penseurs sont présentés par ordre alphabétique. L’ouvrage est complété par des notices sur les trente-neuf contributeurs, dont quatre femmes, et une bibliographie générale. Le livre est d’une facture remarquable.

Référence

Biagini, Cédric; Murray, David; Thiesset, Pierre; dir. - Aux origines de la décroissance. Cinquante penseurs. - Illustrations par Stéphane Torossian. - Montréal: Écosociété, 2017. - 317p. - ISBN 978-2-89719-329-4. - [Citation, p.9]. - Bibliothèques de Montréal et BAnQ: 338.927 A943 2017.

Articles connexes

Tout peut changer / Naomi Klein
La résistance, impératif de notre temps

19 juin 2017

Pauline Julien, chanteuse et écrivaine


Chanteuse littéraire ou littéraire chantante? Pour moi, Pauline Julien restera toujours à la fois l’une et l’autre.

L’essai de Michel Rheault est constitué de deux grandes parties. La première porte sur l’analyse des textes de Pauline Julien: introduction, trois chapitres thématiques, conclusion et postface. La seconde partie compte trois appendices: liste des textes écrits par Pauline Julien, transcription des textes de trente-deux chansons de Pauline Julien, discographie de Pauline Julien. Par ailleurs, dix-huit photos de l’artiste sont insérées au milieu du livre.

Depuis sa tendre enfance, Michel Rheault s’est consacré à étudier les textes de Pauline Julien (1928-1998). Au moment de la publication de son étude Les voies parallèles de Pauline Julien, en 1993, il était professeur de littérature au Collège de Rosemont et chargé de cours au Département d’études littéraires à l’Université du Québec à Montréal (UQÀM). Il avait 30 ans, tandis que Pauline Julien était alors âgée de 65 ans.

Dans son introduction, l’auteur rappelle les débuts de la carrière de Pauline Julien en France dans les années 1950. Il présente ensuite les deux groupes d’artistes sur la scène québécoise des années 1960: les vedettes de la chanson commerciale et les chansonniers, Pauline Julien étant associée à ces derniers. La réputation de la célèbre chanteuse, tout au long de sa carrière, est confrontée aux réactions de l’artiste. Après cette rétrospective, l’auteur présente le sens de sa démarche et les thèmes abordés dans la première partie de son essai.

Le chapitre initial, L’art de la retouche, identifie et exemplifie les modifications apportées aux textes que Pauline Julie interprète dans les années 1960. Les procédés littéraires utilisés par l’artiste sont tour à tour décrits: l’inversion, la répétition, l’élision, la suppression, la substitution et l’adjonction.

Le chapitre suivant, L’écriture de la quête, est consacré aux premiers textes écrits par Pauline Julien au cours des années 1970, dans le contexte du mouvement féministe. Les caractéristiques et innovations de l’écriture de l’auteure portent sur des écarts grammaticaux, l’expression du désir, l’intertextualité féminine et la question de l’identité. Les voix interrogatives sont ensuite déclinées: le doute, l’interpellation de la collectivité, l’expression de l’opinion publique, l’appel à l’individu, l’introspection. Suite à ces observations, des constances sont dégagées: la question déterminante dans les textes de Pauline Julien (Que faire), et un discours sur la parole (Parler).

Le dernier chapitre, L’identité révélée par l’écriture, reconnaît la prise de parole par Pauline Julien après la renonciation du peuple québécois à l’indépendance. La chanteuse-écrivaine, considérée comme la passionaria du Québec, se révèle à elle-même et s’affirme sans interrogation.

Dans la conclusion, Michel Rheault évoque les ultimes productions littéraires de Pauline Julien: le spectacle Gémeaux croisées (avec Anne Sylvestre et Denise Boucher), en 1987, le récit de voyage Népal: l’échappée belle, en 1989, le spectacle Voix parallèles (avec Hélène Loiselle), en 1990, la pièce La maison cassée (avec Victor-Lévy Beaulieu), en 1991, et des lettres envoyées du Burkina-Faso, Je vous écris d’Afrique, où elle a été volontaire à l’internationale pendant plusieurs mois, en 1993.

Michel Rheault, dans sa postface, raconte l’histoire de sa passion envers Pauline Julien depuis l’âge de huit ans: «Par le biais de cette étude littéraire, j’ai donc voulu dire et redire, entre les lignes et sous les mots, la tendresse constante, l’infini respect et l’amitié tendre tendre douce douce que je porte à Pauline Julien.»

L’analyse de Michel Rheault nous amène à conclure que l’œuvre créatrice de Pauline Julien est exemplaire et toujours d’actualité.

Référence

Rheault, Michel. - Les voies parallèles de Pauline Julien / suivi de trente-deux chansons. - Montréal: VLB Éditeur, 1993. - 166p. - (Chansons et monologues, n° 7). - ISBN 2-89005-553-1 / 978-2-8900-5553-7. - [Citations, p. 72 et 73]. - Bibliothèques de Montréal et BAnQ: 841.914 JUL et 841.914 J94Yrh 1993.

Photo

Rosier grandiflora (Grandiflora Rose), Rosa ‘Rainbow Sorbet’, Rosaceae, Origine horticole, Jardin botanique de Montréal. - Le monde en images (Collection de Claude Trudel).

Références complémentaires

Calvet, Louis-Jean. - Pauline Julien. Présentation par Louis-Jean-Calvet. Choix de textes. Discographie, portraits. - Paris: Seghers, 1974. - 176p. - Bibliothèques de Montréal et BAnQ (Bibliothèque centrale de Montréal / Collection Gagnon): C 841.99 C et 841.914 J944c 1974.

Desjardins, Louise. - Pauline Julien / la vie à mort / biographie. - Montréal: Leméac, 1999. - 434p. - ISBN 2-7609-5137-5. - Bibliothèques de Montréal et BAnQ: 927.89412 J et 927.894 J944d 1999.

Rheault, Michel. - La question de l'identité dans l'écriture de Pauline Julien. - Mémoire de maîtrise en études littéraires. - Montréal: Université du Québec à Montréal, 1991. - Bibliothèque centrale / Monographies: AC20 U5511 M3068.

Sur la Toile

Pauline Julien (YouTube)
Pauline Julien (Encyclopédie canadienne)
Pauline Julien (Monique Giroux)
Michel Rheault (L’Île)

Article connexe

Loco Locass / La parole en gage

09 juin 2017

Singapour / Histoire, société, économie

La monographie de Gérard Marie-Henry ambitionne d’offrir un panorama historique, économique et social sur les singularités de la République de Singapour. Le but de l’auteur est précisé dans sa préface et le plan du livre est présenté dans l’introduction.

Le chapitre initial est consacré à l’histoire de Singapour depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours. C’est l’un des chapitres les plus intéressants de l’ouvrage.

Le chapitre 2 présente des tableaux statistiques illustrant le classement supérieur de Singapour dans plusieurs domaines: éducation, qualité de la vie, économie, gestion publique, emploi.

Le chapitre 3 traite des relations internationales, notamment avec ses voisins malais et indonésien, ainsi que de la politique et des stratégies de défense militaire de Singapour.

Le chapitre 4 explique le système politique autoritaire de Singapour, sous la direction d’une partie hégémonique, avec force tableaux.

Le chapitre 5 présente d’abord des considérations sur le multiculturalisme, celui-ci étant apprécié d’une façon très positive. Il aborde ensuite les quatre ethnies composant la population de Singapour: Chinois, Malais, Indiens et autres. Il explique enfin la rigidité étatique en ce qui concerne les langues reconnues, les logements publics, la représentation parlementaire, l’enseignement et les religions.

Le chapitre 6 porte sur les problématiques liées aux questions démographiques illustrées par de nombreux tableaux. Le chapitre 7 aborde les enjeux de la politique migratoire. La population de Singapour est passée de 2 074 000 d’habitants en 1970 à 5 399 000 habitants en 2013. Les non-résidents sont passés de 61 000 en 1970 à 1 555 000 en 2013.

Le chapitre 8 est consacré aux droits de l’homme. La démocratie et les droits de l’Homme ne sont manifestement pas des priorités dans la République de Singapour. L’auteur relativise cette réalité.

Les quatre derniers chapitres portent sur l’économie, la grille d’interprétation de l’auteur étant celle du capitalisme libéral longuement expliqué et louangé.

En guise de conclusion, l’auteur entrevoit l’emprunt du «modèle» singapourien par la Chine.

Le livre abonde en données statistiques comme s’il devait être présenté à une assemblée annuelle d’actionnaires d’une corporation capitaliste quelconque. Les explications sont limpides. Les biais interprétatifs sont clairement exposés, familiaux dans préface et capitaliste dans l’ensemble du livre (et plus explicitement dans les derniers chapitres). La dimension culturelle de Singapour est pratiquement ignorée. Le livre ne contient pas de bibliographie ni d’index.

Dans le contexte d’une vision basée sur l’idéologie capitaliste, un livre utile pour mieux comprendre l’histoire et les caractéristiques du «développement» de Singapour.

Référence

Marie-Henry, Gérard. - Singapour. - Levallois-Perret (France): Studyrama, 2016. - 256p. - ISBN 978-2-7590-3308-9. - BAnQ: 320.95957 H522s 2016.

Référence complémentaire

L’Atlas de la complexité économique produit par des chercheurs de l’Université Harvard propose plusieurs tableaux interactifs sur l’économie de Singapour. Voici quelques exemples:

Exportations en 2014
Exportations 1995-2014
Régions destinataires des exportations 1995-2014
Importations en 2014
Importations 1995-2014
Régions originaires des importations 1995-2014

02 juin 2017

Histoire illustrée des cartes marines


The seas have been the arteries of trade, transport and conquest for man since he first fashioned the craft to sail them, an endeavour that needed immense courage, experience and skill. The sea chart became the indispensable tool with which to do this, changing from an aesthetic guide to a precise record for safe and timely navigation.

Selon une perspective européenne, John Black présente l’historique de la navigation maritime dans un livre luxueux.

L’ouvrage est abondamment illustré par des cartes de toutes les époques et de tous les continents. Ces documents cartographiques sont légendés et commentés.

L’introduction et le chapitre initial portent sur des généralités, tandis que les dix autres chapitres ont trait à une région particulière:

2 - Méditerranée
3 - Europe septentrionale
4 - Arctique
5 - Afrique
6 - Asie méridionale
7 - Pacifique
8 - Amérique du Nord et Antilles
9 - Côte occidentale de l’Amérique
10 - Australie et Nouvelle-Zélande
11 - Antarctique

Chacun de ces chapitres contient un encadré thématique (page):

Rose des vents (10)
Œuvre novatrice de Mercator (19)
Carte marine du Port Mudros de 1903 (35)
Service hydrographique du Royaume-Uni (48)
Courant du Gulf Stream (61)
Esclavage (77)
Cartes autochthones (93)
William Bligh et le Bounty (108)
L’Atlantic Neptune (129)
Les trois voyages de James Cook (166-167)
Pêche à la baleine (181)

L’ouvrage est complété par une bibliographie, un index, un commentaire et les remerciements de l’auteur.

Un ouvrage de référence remarquable!

Référence

Blake, John. - The Sea Chart. The Illustrated History of Nautical Maps and Navigational Charts. - 2e éd. - Préface par Sir Ben Ainslie. - Londres: Bloomsbury, 2016. - 192p. - ISBN 978-1-8448-6314-3. - [Citation, 7]. - BAnQ: 623.8922 B6364s 2016.

Carte

1745 - Asie du Sud-Est - Carte réduite de l’archipel des Indes orientales avec les côtes du continent depuis le golfe de Manar jusqu’à Emoui à la Chine / dressée sur les meilleurs routiers et remarques des navigateurs, le tout assujeti aux observations astronomiques les plus exactes, qui ont été faites en differens endroits par les RR. PP. Jesuites et autres mathématiciens, par M. d’Après de Mannevillette,.... ; Dheulland sculpsit / Auteurs: Après de Mannevillette, Jean-Baptiste-Nicolas-Denis d’ (1707-1780), cartographe; Dheulland, Guillaume (17..?-177.), graveur. - Source: gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France.

Cette carte est reproduite et commentée à la page 123 du livre de John Blake.