10 novembre 2017

Histoire du mouvement étudiant / Arnaud Theurillat-Cloutier

PRINTEMPS DE FORCE
Une histoire engagée du mouvement étudiant au Québec (1958-2013)

L’œuvre magistrale d’Arnaud Theurillat-Cloutier est le fruit de plusieurs années de militantisme, de recherche et d’écriture. C’est un socle pour la compréhension et l’appréciation du mouvement étudiant au cours de notre histoire nationale.

La structure du volume est canonique: les préliminaires, le récit historique et les compléments. Comme il s’agit d’un livre de référence, chacune de ces parties est rigoureusement développée.

Préliminaires

Le titre capte l’attention, tout comme la photo de la page couverture. Les mots printemps et force ont une connotation polysémique. Le printemps évoque entre autres la jeunesse, le renouveau, la renaissance. Il a aussi une forte connotation politique depuis les printemps contemporains de plusieurs peuples, dont le nôtre. La force réfère entre autres à l’énergie, au courage, à la persévérance, à la détermination, à la résistance. Le titre rappelle aussi une analyse du sociologue Éric Pineault parue en 2012, Le printemps de force. Déployé lors d’une manifestation, le gigantesque carré rouge figurant sur la page couverture illustre assurément le symbole du Printemps québécois .

La quatrième de couverture esquisse le contexte, le contenu et les singularités de l’ouvrage. Une brève notice biographique de l’auteur accompagne cette présentation.

La dédicace rend hommage aux personnes de tous les temps (passé, présent, futur) défendant le droit à une éducation émancipatrice, libre et gratuite. Elle témoigne à la fois d’une conviction profonde envers l’éducation et du sens historique de l’auteur.

L’épigraphe contient une citation de Jacques Rancière tirée de La haine de la démocratie. Rappelons que le titre de ce livre a été choisi par Gabriel Nadeau-Dubois pour l’intitulé du chapitre 3 de Tenir tête.

La liste des sigles, acronymes et abréviations contient plus de 150 entrées (sept pages). Deux sigles utilisés à maintes reprises peuvent être ajoutés: CLASSE (Coalition large de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante) et FEC (Force étudiante critique).

La ligne du temps couvre la période 1926-2016. Elle contient trois éléments graphiques: les noms des grandes associations étudiantes (rectangles en nuances de gris), les noms des partis politiques au pouvoir (Union nationale, Parti libéral du Québec, Parti québécois) et les douze grèves générales (étoiles). Un segment approprié de cette frise chronologique est repris au début de chaque chapitre. Correction: la première grève générale a été déclenchée en 1958 et non en 1957 (voir p. 37-38 et 47).

Récit historique

Les chapitres du livre sont précédés par une introduction générale et suivis d’un épilogue. Les notes sont reportées à la fin de l’ouvrage.

A) Introduction

L’introduction commence par un coup de tonnerre, un éclair de génie: UN SPECTRE HANTE LE QUÉBEC. Au figuré, comme l’indique le TLFi, le mot spectre renvoie à une image effrayante, à une peur obsessionnelle et, pour employer un synonyme et un exemple, à la hantise de la grève. Reprenons et poursuivons:

«UN SPECTRE HANTE LE QUÉBEC. L’asphalte résonne de milliers de pas. On entend au loin les échos de la révolte et de l’espoir. Le printemps étudiant de 2012 est bien fini, les cours ont repris, la routine silencieuse du capital fait son œuvre, mais l’ombre de cette grève plane encore sur la caste libérale, sur les étudiantes et les étudiants atterrés, sur celles et ceux qui espèrent un autre printemps, sur les syndicalistes envieux de la détermination étudiante. Il faudra encore une bonne décennie pour que la poussière retombe, si elle devait vraiment retomber...» (p. 19)

La rhétorique de ce paragraphe initial sur le Printemps québécois caractérise l’écriture exemplaire d’Arnaud Theurillat-Cloutier. Avec érudition et conviction, précisions et nuances, le jeune travailleur intellectuel présente une fresque historique du mouvement étudiant (origines, organisations, orientations, actions), avec ses vicissitudes, dans le contexte évolutif de la société québécoise et du monde.

Pour son contenu didactique et par sa longueur (douze pages), l’introduction mérite une attention particulière. La première partie porte sur le mouvement étudiant, la seconde sur l’interprétation de ce mouvement.

Première partie – L’auteur explique d’abord ses quatre buts: présenter un récit fidèle du mouvement étudiant dans le contexte d’une lutte pour la mémoire historique; répondre aux questions relatives au dynamisme unique du mouvement étudiant québécois; favoriser la compréhension de notre identité et de notre origine en tant que peuple combatif; mieux déceler les possibilités réelles dans les failles du présent. Cette partie initiale de l’introduction se termine par un passage saisissant sur la conception de l’histoire du jeune historien:

«L’histoire n’est ni un réservoir de recettes politiques, bonnes en tout lieu et en tout temps, ni un portrait qui devrait susciter la nostalgie, ni un enclos limitant le champ des possibles. L’histoire nourrit d’abord et avant tout le présent. Non pas qu’elle ait pour fonction de confirmer le statu quo, mais plutôt de nous rappeler que l’ordre établi n’est pas une fatalité. Elle se construit au fil des contingences et des gestes posés par des individus socialisés qui prennent en charge collectivement leur avenir. L’histoire n’est pas un livre de chevet, mais une responsabilité à assumer.» (p. 21)

L’auteur explique ensuite les raisons du succès phénoménal du mouvement étudiant. Les raisons sociologiques d’abord: la disponibilité du temps chez les étudiants, les interactions sociales favorisées par la concentration étudiante sur les campus, et des ressources financières assurées. Les raisons associatives ensuite: la fondation et le maintient d’associations locales et nationales, mais surtout les grandes associations nationales favorisant la continuité dans l’action.

Deuxième partie – Cette partie de l’introduction porte sur l’interprétation du mouvement étudiant au Québec. Elle compte trois sections: la grille d’analyse utilisée par l’auteur, l’inspiration syndicale et l’inspiration française du mouvement étudiant québécois.

La grille d’analyse repose sur deux composantes: 1° l’évolution parallèle et imbriquée du mouvement syndical et du mouvement étudiant, le dynamisme de celui-ci s’imposant depuis la décennie 1980; 2° les tendances concomitantes entre les pôles collaboratif (concertationnisme) et contestataire (syndicalisme de combat) de la lutte étudiante.

Le concertationnisme étudiant et le syndicalisme de combat étudiant font l’objet de la deuxième section. L’auteur retrace d’abord les grandes étapes du concertationnisme syndical, une idéologie de participation trouvant ses origines dans la Révolution tranquille des années 1960. Il développe ensuite les implications et caractéristiques de cette idéologie dans la perspective étudiante: l’État considéré comme le dépositaire de l’intérêt général de la société; le dialogue constant avec les autorités gouvernementales sur des enjeux strictement étudiants; l’acceptation de contributions financières aux études supérieures; le leadership reposant principalement sur les permanents des associations.

En contraste, le syndicalisme de combat est basé sur l’idéologie de la lutte des classes: l’État est au service de la classe dominante; l’établissement d’un rapport de force face à l’État et aux puissance économiques est privilégié pour satisfaire les revendications étudiantes; l’accessibilité universelle à une éducation de qualité (gratuité, bourses, institutions scolaires démocratisées) est un enjeu déterminant; la démocratie directe favorisant la participation active de tous les syndiqués étudiants est mise en place; la solidarité avec les autres protagonistes des changements sociaux est active.

La dernière section porte sur l’inspiration française. L’auteur retrace les trois phases historiques du mouvement étudiant français: les époques folklorique, corporatiste et syndicale. Celle-ci est inaugurée par l’adoption de la Charte de Grenoble (1946) qui considère l’étudiant comme étant un jeune travailleur intellectuel. Cette définition est reprise au Québec en 1961.

B) Chapitres

L’auteur raconte l’histoire du mouvement étudiant en six chapitres. Chacun de ces chapitres couvre plus ou moins une décennie de lutte étudiante:

1. - La préhistoire du mouvement étudiant (les années 1950)
2. - Participer, contester, s’organiser (1961-1973)
3. - Une ANEEQ combative (1974 à 1980)
4. - Entre la combativité et la concertation (1980 à 1989)
5. - De la confrontation à la concertation (1990 à 2001)
6. - La résistance au néolibéralisme (2001 à 2013)

Les chapitres débutent d’ailleurs par une marque temporelle: Avant les années 1960 (1), Les années 1960 (2), L’alternance entre le Parti libéral et l’Union nationale [1976] (3), À partir des années 1980 (4), Au Québec la fin des années 1980 (5), Le nouveau millénaire (6). Le nombre de pages par chapitre est variable: 7 (1), 61 (2), 33 (3), 51 (4), 65 (5) et 139 (6).

Les chapitres sont constitués de trois parties: introduction, développement et conclusion. L’introduction présente le contexte politique, économique et social de la décennie étudiée. Le développement relate d’une façon factuelle les péripéties du mouvement étudiant au cours de la période analysée. La conclusion présente une synthèse sur les enjeux et les événements impliquant le mouvement étudiant. Correction (p. 301): Coalition large de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante au lieu de Coalition de l’ASSÉ élargie.

Citons trois exemples tirés d’une introduction, d’un développement et d’une conclusion:

- le contexte: «Sur une population de 5 millions d’habitants, seuls 23 000 jeunes étaient inscrits dans une université en 1962. À l’époque, l’éducation supérieure restait réservée à une petite élite, très majoritairement en provenance des classes aisées.» (introduction du chapitre 1, p. 35)

- l’événementiel: «Le syndicalisme étudiant regroupant tous les cycles postsecondaires a pris forme en novembre 1964 avec la création de l’UGEQ.» (développement du chapitre 2, p. 54)

- le bilan: «Dans le contexte des luttes altermondialistes et de la crise de légitimité de la FECQ, la tendance combative du mouvement étudiant a resurgi et s’est dotée d’une nouvelle organisation qui aura une influence déterminante sur les premières années du XXIe siècle : l’ASSÉ. […] Le succès de l'ASSÉ et de sa stratégie doit beaucoup à l'intransigeance du gouvernement libéral durant cette décennie.» (conclusion du chapitre 6, p. 390 et 393)

Plusieurs illustrations enrichissent le récit. À titre d’exemple, soulignons-en quelques-unes:

- la première de couverture du journal Le Quartier latin: «Fondation de l’UGEQ», en décembre 1964 (p. 55)
- la première de couverture du programme officiel du congrès de fondation de l’ANEEQ, le 22 mars 1975 (p. 115)
- l’occupation de l’UQÀM, le 10 mars 2005 (Photographie de Julia Posca, p. 275)
- la manifestation d’élèves du secondaire dans l’est de Montréal, le 31 mars 2005 (Photographie de David Simard, p. 277)
- l’assemblée de grève au Cégep de Saint-Laurent, le 17 février 2012 (Photographie de Jérémie Dubé-Lavigne, p. 327)
- la manifestation familiale contre la hausse des frais de scolarité, le 18 mars 2012 (Photographie de Mario Jean / MADOC, p. 333)
- la mémorable manifestation populaire de la CLASSE, le 2 juin 2012, en appui à la grève étudiante et en défiance à la loi spéciale brimant les droits de parole et d’expression. Sur cette photographie d’André Querry (p. 365b), on peut entrevoir Gabriel Nadeau-Dubois, la figure de proue du Printemps québécois.

C) Épilogue

Une rétrospective des luttes étudiantes est présentée dans la première partie de l’épilogue, depuis la journée de grève de 1968 à la grève mémorable de 2012: «La grande grève de 2012 a fait de la tendance combative le fer-de-lance d’une vaste contestation sociale.» (p. 397) Les tensions entre les deux types de syndicalisme (concertation et contestation) sont mises en évidence.

La deuxième partie est consacrée aux vicissitudes de l’ASSÉ après 2012, notamment aux événements tumultueux consécutifs à la grève de 2015. Dans ce contexte, l’auteur reste perplexe: «L’ASSÉ pourra-t-elle redevenir le véhicule des luttes et de la résistance sociales qu’elle a été durant près de 15 ans ? Au moment d’écrire ces lignes, rien n’est moins sûr.» (p. 400)

L’auteur termine son exposé en évoquant le nouveau défi du mouvement étudiant, avec les autres mouvements sociaux du Québec, quant à la nécessité d’infléchir les politiques néolibérales: «Il ne s’agit plus seulement de faire éclore le printemps, mais de savoir le faire durer.» (p. 400)

Un graphique sur l’évolution des droits de scolarité annuels au Québec et au Canada, de 1975 à 2015, est inséré à la fin de l’épilogue (p. 401). Il démontre les victoires successives du mouvement étudiant québécois par rapport aux frais de scolarité imposés aux étudiants canadiens.

Compléments

Les remerciements de l’auteur s’adressent à plusieurs de ses camarades, aux lecteurs de certains extraits du texte, aux conseils exécutifs successifs de l’Association générale étudiante de Bois-de-Boulogne (AGEBdeB), à cinq photographes et aux personnes s’étant prêtées à des entrevues.

Les 1 378 notes de l’exposé sont regroupées sur 76 pages, selon les parties du livre (introduction, chapitres respectifs, épilogue). Leur nombre et leur développement témoignent de la rigueur intellectuelle de l’auteur, d’une méthode de travail exemplaire, ainsi que de l’abondance et de la diversité des sources consultées. Correction: les onze notes inscrites sous Conclusion sont en fait celles de l’Épilogue (p. 480-481).

Les sources de l’auteur sont référencées dans ces notes, mais plusieurs de celles-ci contiennent également des remarques élaborés et complémentaires. À titre d’exemple:

- Types de syndicalisme (Introduction, note 12, p. 406)
- Liste des archives consultées (Introduction, note 14, p. 406)
- Syndicalisme étudiant et intervention administrative à l’UQÀM (Chapitre 4, note 99, p. 423-424)
- Économie du savoir (Chapitre 5, note 6, p. 430)
- Michel Freitag, Le naufrage de l’université (Chapitre 6, note 151, p. 451-452)
- Utilisation des réseaux sociaux et de la Toile par la CLASSE (Chapitre 6, note 191, p. 455)
- Syndicalisme de combat de l’ASSÉ (Chapitre 6, note 261, p. 459)
- Martine Desjardins et le front commun des associations nationales (Chapitre 6, note 365, p. 466)
- Procès impliquant Gabriel Nadeau-Dubois (Chapitre 6, note 429, p. 469-470).

Les références de la bibliographie sont regroupées sous cinq sections: Entrevues, Archives consultées, Monographies, Articles de revue ou chapitres de livre, Mémoires et thèses. Vingt-quatre des vingt-cinq entrevues ont été menées en 2012, tandis que celle de Gabriel Nadeau-Dubois s’est déroulée le 18 juin 2013. Parmi les monographies recensées, notons celles-ci:

CEQ. - L’École au service de la classe dominante. - Sainte-Foy: La Centrale, 1972.
CSN. - Ne comptons que sur nos propres moyens. - Montréal: CSN, 1971.
FTQ. - L’État, rouage de notre exploitation. - Montréal: FTQ, 1971.

Bonenfant, Maude; Glinoer, Anthony; Lapointe, Martine-Emmanuelle. - Le Printemps québécois. Une anthologie. - Montréal: Écosociété, 2013.
Boyer, Jean-Pierre et al. - À force d’imagination. Affiches et artéfacts du mouvement étudiant au Québec 1958-2013. - Montréal: Lux, 2013.
Nadeau-Dubois, Gabriel. - Tenir tête. - Montréal: Lux, 2013.
Poirier St-Pierre, Renaud; Éthier, Philippe. - De l’école à la rue. Dans les coulisses de la grève étudiante. - Montréal: Écosociété, 2013.

L’ouvrage est complété par une table des matières détaillée. Celle-ci s’ajoute ainsi aux outils de repérage déjà présentés, la ligne du temps et la liste des sigles, acronymes et abréviations.

Référence

Theurillat-Cloutier, Arnaud. - Printemps de force. Une histoire engagée du mouvement étudiant au Québec (1958-2013). - Montréal: Lux Éditeur, 2017. - 494p. - (Mémoire des Amériques). - ISBN 978-2-89596-219-9. - [Le livre est aussi disponible en version numérique]. - Bibliothèques de Montréal et BAnQ: 378.198109714 T415p 2017. - Présentations sur le site de l’éditeur: livre et bio-bibliographie de l’auteur.

Sur la Toile

Discours d'Arnaud Theurillat-Cloutier (Étudiant à l'Université de Montréal, membre du Comité du Journal de l'ASSÉ et porte parole de l'Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ) - Manifestation du Mouvement citoyen, le 24 septembre 2011)

Le printemps de force (Éric Pineault, Presse-toi à gauche!, 22 mai 2012)

Halloween austère: appel à une mobilisation sociale contre «l’horreur libérale» (Chronique d’Arnaud Theurillat-Cloutier, Ricochet, 29 octobre 2014)

La plus grande mobilisation sociale depuis le «printemps érable» (Chronique d’Arnaud Theurillat-Cloutier, Ricochet, 3 novembre 2014)

La lutte à l’austérité loin d’être terminée (Chronique d’Arnaud Theurillat-Cloutier, Ricochet, 30 novembre 2014)

Par-delà le Printemps érable (Michel Lapierre, Le Devoir, 29 avril 2017)

Printemps de force (Blogue de Jeanne Émard, 10 juillet 2017)

Les nouveaux habits de Gabriel Nadeau-Dubois (Alec Castonguay, L’Actualité, 8 septembre 2017) [Arnaud Theurillat-Cloutier, rédacteur de discours]

Articles connexes

Le naufrage de l’université [Michel Freitag]
Le Printemps québécois / Une anthologie [Maude Bonenfant, Anthony Glinoer et Martine-Emmanuelle Lapointe]
À force d’imagination [Jean-Pierre Boyer, Jasmin Cormier, Jean Desjardins et David Widgington]
De l’école à la rue [Renaud Poirier St-Pierre et Philippe Éthier]
Gabriel Nadeau-Dubois / Tenir tête
Analyse du livre «Tenir tête» (Gabriel Nadeau-Dubois) [Rediffusion]
Plaidoyers pour la gratuité scolaire [Gabriel Nadeau-Dubois]

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